Depuis 2019, l’assurance chômage en France a fait l’objet d’une réforme ambitieuse, entrée progressivement en vigueur jusqu’en 2021. Avec pour objectif déclaré de réduire la précarité, améliorer l’efficacité du système, tout en équilibrant ses finances, cette réforme repose sur quatre axes principaux : le durcissement des conditions d’accès, un nouveau mode de calcul des allocations, la dégressivité pour les hauts revenus et un système de bonus-malus pour encourager l’emploi durable. Malgré ces intentions louables, ses impacts suscitent d’intenses débats. Quelles sont les véritables retombées de ces mesures ? Une analyse s’impose.
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Une réforme aux conditions d’accès restreintes
Parmi les changements majeurs, le durcissement des critères d’éligibilité a profondément modifié le visage de l’assurance chômage en France. Avant la réforme, un salarié devait justifier de quatre mois de travail sur une période de 28 mois pour ouvrir ses droits au chômage. Depuis 2019, cette durée a été augmentée à six mois sur une période de 24 mois, réduisant ainsi l’accès à l’indemnisation pour une partie des demandeurs d’emploi.
Ce changement a touché principalement des travailleurs précaires et saisonniers, souvent confrontés à des contrats courts. L’objectif était d’inciter ces publics à rechercher des emplois plus stables, mais les critiques se sont rapidement fait entendre. La Dares, service statistique du ministère du Travail, a révélé en 2023 que près de 12 % des demandeurs d’emploi n’ont pas pu bénéficier d’une allocation en raison de ces règles. Cette part atteint même des niveaux plus importants dans certains secteurs tels que l’hôtellerie-restauration, où les requalifications de contrats sont fréquentes.
Cependant, les défenseurs de la réforme estiment que ces restrictions favorisent un retour plus rapide à l’emploi. Selon l’Unédic, près de 65 % des chômeurs retrouvent effectivement une activité dans les six mois suivant la fin de leurs droits, contre seulement 57 % avant la réforme. Mais cette amélioration masque des disparités : les emplois retrouvés sont souvent des contrats à durée limitée ou à temps partiel.
Une modification du calcul des allocations controversée
Autre pilier de la réforme : la refonte du mode de calcul des allocations chômage. Ce dernier repose désormais sur un revenu moyen perçu sur toute la période d’emploi, incluant les périodes non travaillées. L’objectif affiché était d’éviter que le système ne encourage les travailleurs à privilégier les alternances fréquentes entre chômage et activité.
En pratique, cette mesure a significativement baissé le montant des allocations pour de nombreux bénéficiaires. Par exemple, un salarié intermittant ou en activité réduite, auparavant mieux indemnisé, perçoit désormais une allocation calculée sur un revenu moyen mensuel souvent inférieur. En parallèle, les travailleurs ayant connu peu de périodes creuses ne subissent pas d’impact négatif.
Selon les données de l’Unédic publiées en mars 2025, près de 40 % des allocataires ont vu leur indemnisation diminuer de 17 % en moyenne depuis la mise en œuvre complète de cette réforme. Pourtant, cette baisse n’a pas toujours facilité un retour rapide et durable à l’emploi. L’analyse montre que beaucoup de ces allocataires se tournent en priorité vers des missions courtes mal rémunérées, faute d’alternatives.
Par ailleurs, des critiques récurrentes pointent du doigt les effets de la réforme sur les jeunes travailleurs ou les seniors, davantage touchés par ces nouvelles règles. Pour nombre d’économistes, ce mode de calcul, bien qu’efficace pour les finances publiques, a un effet social négatif et accentue les tensions sur des populations déjà vulnérables.
La dégressivité, un levier pour responsabiliser les hauts revenus ?
Un autre élément phare du dispositif concerne les allocataires percevant des revenus élevés. Depuis 2021, pour les demandeurs d’emploi dont les revenus mensuels dépassent 4 500 euros bruts, une dégressivité est appliquée au bout de sept mois d’indemnisation. Le montant des allocations diminue alors de 30 %, une mesure destinée à réduire la dépendance au chômage des cadres supérieurs et à stimuler leur retour à l’emploi.
Cette disposition a permis de dégager des économies substantielles pour le régime d’assurance chômage. Selon l’Unédic, elle pourrait représenter la plus forte source de réduction des dépenses, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros par an. Toutefois, elle a rencontré une forte opposition, notamment de la part des syndicats, qui dénoncent une « double peine » pour ces demandeurs d’emploi déjà soumis à des cotisations importantes.
En pratique, cette mesure semble avoir eu un effet limité sur le retour à une activité durable. Si certains cadres optent pour des emplois plus rapidement, une étude de l’Insee a montré que 25 % des bénéficiaires concernés acceptent des postes en deçà de leur qualification, faute d’autres opportunités rapides. Cela soulève des inquiétudes sur le déclassement professionnel et sur les répercussions à long terme pour ce public.
Un bonus-malus aux résultats encore mitigés
Dernier pilier de la réforme, et non des moindres : le système de bonus-malus visant à décourager les entreprises de recourir systématiquement aux contrats courts. Mis en place en juillet 2021, il repose sur un mécanisme simple : les employeurs multipliant les CDD et contrats d’intérim voient leurs cotisations chômage augmenter. À l’inverse, ceux favorisant l’emploi long bénéficient d’une réduction de leur taux de cotisation.
Malgré un objectif clair, son efficacité reste discutée. Seulement six secteurs, parmi lesquels l’hébergement-restauration et la gestion des déchets, sont concernés par cette mesure. Selon les premières données de l’Unédic, le nombre de contrats courts déclarés a bien diminué de 9 % en deux ans, mais cette baisse reste insuffisante pour inverser une tendance générale de précarisation de l’emploi.
Les syndicats critiquent également la portée de ce dispositif, jugé injuste pour les entreprises confrontées à des contraintes saisonnières structurelles. En parallèle, des entreprises d’autres secteurs non concernées par le bonus-malus continuent de multiplier les contrats courts, évitant ainsi toute pénalité. Certains observateurs jugent dès lors cette mesure trop limitée pour produire des résultats ambitieux à l’échelle nationale.
Vers une évaluation plus approfondie des impacts
Alors que certaines mesures de la réforme de l’assurance chômage remplissent leurs objectifs financiers, elles soulèvent des questions sociales majeures. Si le déficit du régime est passé de 2,6 à 1,4 milliard d’euros entre 2019 et 2024, ce succès budgétaire ne suffit pas à masquer les conséquences pour les populations les plus fragiles. Ces dernières se retrouvent pénalisées par des règles d’accès plus strictes, des indemnisations moindres et des perspectives d’emploi rarement durables.
En mars 2025, l’Unédic a annoncé un audit global des effets de la réforme, pour analyser ses retombées réelles sur le marché du travail. Ces résultats contribueront à alimenter un débat crucial : faut-il ajuster les critères des dispositifs ou poursuivre dans cette voie ? L’heure du bilan final semble encore loin, mais les tensions sociales et les défis économiques posés par la précarisation des demandeurs d’emploi pourraient obliger à revoir cette ambitieuse réforme.