L’idée de mobiliser l’épargne des Français pour financer des projets stratégiques, notamment dans l’industrie de la défense, continue de gagner du terrain. Dans un contexte géopolitique toujours plus instable, le gouvernement français intensifie ses réflexions sur cette piste, alors que les besoins en dépenses militaires ne cessent de croître. Comment cette mobilisation pourrait-elle s’organiser ? Quels outils financiers privilégieraient et, surtout, quels rendements pourraient bénéficier des épargnants ? Décryptage d’un débat qui mêle économie, politique et enjeux citoyens.
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Les besoins croissants de financement de la défense nationale
Les tensions internationales, exacerbées par les conflits en Europe de l’Est et les rivalités en Asie-Pacifique, maintiennent la pression sur les priorités stratégiques de la France. En janvier 2023, Emmanuel Macron avait annoncé une hausse historique du budget de la défense, portée à 413 milliards d’euros pour la période 2024-2030, contre 295 milliards lors de la programmation précédente. Cet effort vise à moderniser les équipements militaires, à renforcer la cybersécurité et à soutenir les capacités opérationnelles face aux menaces émergentes.
Mais en 2025, le financement de ces ambitions reste un défi majeur. La dette publique française, qui évite désormais les 3 200 milliards d’euros selon les dernières estimations, limite les marges de manœuvre budgétaires. Dans ce contexte, l’épargne des Français — estimée à plus de 6 000 milliards d’euros début 2025 par la Banque de France — apparaît comme une ressource potentielle pour soutenir cet effort stratégique. Si cette idée séduit certains décideurs, elle soulève des interrogations techniques, éthiques et économiques.
Livret A, assurance-vie et PER : des outils au cœur du projet
Pour capter cette épargne, le gouvernement envisage de s’appuyer sur des produits financiers bien ancrés dans les habitudes des Français. Le Livret A, avec un encours dépassant les 400 milliards d’euros en 2025, reste un levier privilégié grâce à sa popularité, sa sécurité et sa liquidité. Une partie de ces fonds, jusqu’ici répartie au logement social via la Caisse des Dépôts, pourrait être réorientée vers des projets liés à la défense.
L’assurance-vie, dont l’encours atteint environ 2 000 milliards d’euros cette année, constitue un autre pilier potentiel. En proposant des obligations ou des fonds dédiés à la défense, l’État pourrait mobiliser des montants significatifs, à condition de convaincre les épargnants de l’intérêt national de ces investissements. Une campagne de sensibilisation serait alors essentielle pour rallier le grand public.
Enfin, le Plan d’Épargne Retraite (PER), qui poursuit sa montée en puissance depuis son lancement en 2019, offre une piste innovante. En dirigeant une fraction de ces placements vers des actifs liés à la sécurité nationale, il pourrait conjuguer rendement individuel et objectif collectif.
Une rémunération attractive pour séduire les épargnants
Mobiliser l’épargne ne se fera pas sans une incitation financière convaincante. En mars 2025, le taux du Livret A est fixé à 2,4 %, un niveau acceptable face à une inflation stabilisée mais toujours perceptible. Pour encourager les Français à orienter leurs économies vers la défense, un rendement plus élevé semble incontournable. Des obligations spécifiques, offrant entre 4 % et 5 %, pourraient être émises, surpassant ainsi les 2,5 % de rendement moyen des fonds euros de l’assurance-vie en 2024.
Ce type de stratégie n’est pas inédit : en 1945, l’emprunt national avait su attirer les citoyens avec des conditions avantageuses pour financer la reconstruction. Aujourd’hui, une communication transparente sera cruciale pour expliquer aux Français comment leur argent soutient la défense et quels bénéfices ils peuvent en tirer à long terme.
Les dilemmes éthiques et économiques en débat
Malgré son potentiel, cette mobilisation ne fait pas l’unanimité.
Des économistes et des associations d’épargnants s’interrogent sur la pertinence de détourner le Livret A de sa vocation sociale originelle, centrée sur le logement. Réorienter ces fonds vers des projets militaires pourrait, selon eux, trahir son esprit initial.
Sur le plan éthique, financer la défense via l’épargne populaire soulève des réticences. Certains citoyens pourraient hésiter à soutenir des initiatives militaires, surtout dans un monde où les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) influencent de plus en plus les choix d’investissement. Pour répondre à ces préoccupations, le gouvernement pourrait proposer des fonds « défense durable », axés sur les technologies vertes ou la cybersécurité.
Économiquement, une telle mobilisation pourrait aussi avoir des effets secondaires. Une rémunération trop attractive risquerait de détourner les épargnants d’autres placements essentiels, comme les actions ou les infrastructures, freinant des secteurs clés tels que la transition énergétique.
Conclusion : un équilibre à trouver
À l’aube du 14 mars 2025, mobiliser l’épargne pour financer la défense se profile comme une solution audacieuse mais complexe. Si elle permet de répondre aux besoins stratégiques sans alourdir la dette publique, elle exige une gestion rigoureuse des attentes des citoyens et un rendement attractif. Elle doit aussi s’inscrire dans un équilibre entre impératifs éthiques et priorités économiques nationales.
Alors que les discussions avancent au sein du gouvernement, une question persiste : les Français sont-ils prêts à investir leur patrimoine dans un projet collectif de souveraineté ? Ce débat, autant économique que symbolique, illustre les défis d’un État confronté à l’urgence géopolitique et aux contraintes financières.